Le prince de Béarn, devenu plus tard le roi Henri IV, avait à peine quinze ans lorsqu'il vint à Nérac, en France, à l'été 1565. Henri aimait à tirer de l'arc, on voulut lui en donner le divertissement. Un jour de bon augure, il voit une rose sur le sein d'une jolie fille , il s'en saisit et court la placer à une cible. Il met sa flèche au milieu de la fleur, et va la rendre à la villageoise, sans la détacher de la victorieuse qui lui sert de tige. Le trouble qui se peint sur la figure de cette fille d'un an sa cadette se communique à celui qui le fait naître, et les doux regards qu'ils échangent à la dérobée sont les premiers signes de la vie nouvelle qui vient de commencer pour eux.

 

En retournant au château, Henri questionne ceux qui l'entourent; il apprend que l'aimable enfant se nomme Fleurette, qu'elle est la fille du jardinier, et qu'elle demeure au pavillon qui se trouve à l'extrémité du bâtiment des écuries. Dès le lendemain, le jardinage est devenu la passion de Henri; il a choisi un terrain où il sait que Fleurette se rend plusieurs fois dans la journée.

 

Depuis près d'un mois, Henri en contait à Fleurette. Ils s'aimaient éperdument, sans trop savoir encore quel serait leur destin; ils en eurent un bref aperçu un soir à la fontaine. Fleurette s'y était rendue; l'air était pur; le murmure des eaux enchantait le silence des bois, et la lune éclairait, d'un jour mystérieux, une retraite où la nature est déjà la volupté.

 

Le père de Fleurette ne se doutait pas que sa fille allait plus tard qu'à l'ordinaire à la fontaine; mais le précepteur du jeune prince avait observé que son royal élève avait toujours un prétexte pour s'échapper à la même heure, et que, par le plus beau temps du monde, la forme de son chapeau était habituellement mouillée. Cette remarque éveilla la surveillance du sage mentor; il les suivit de loin, et arriva, sans être vu, assez tôt et assez près pour comprendre le manège. Convaincu que la fuite est le seul remède à l'amour, sans autres remontrances, il jugea bon d'y mettre un terme en retournant d'où ils partaient. Henri courut en larmes annoncer à Fleurette la nécessité d'une première séparation. «Vous me quittez, Henri, vous me quittez, vous m'oublierez, et je n'aurai plus qu'à mourir.», disait la tendre étouffée par ses pleurs. Henri la rassura et lui fit le serment d'un amour éternel, que Fleurette seule devait acquitter: «Voyez cette fontaine; absent, présent, vous me trouverez là... toujours là!» ajouta-t-elle

Les quinze mois qui s'écoulèrent jusqu'au retour de Henri au château de Nérac avaient développé dans son âme des vertus incompatibles avec l'innocence des premières amours, et les filles d'honneur s'étaient chargées du soin d'effacer l'image de la pauvre petite Fleurette: celle-ci, plus affligée que surprise d'un changement dont sa raison précoce l'avait depuis longtemps avertie, ne lutta pas contre un malheur qu'elle avait prévu, et ne songea plus qu'à s'y soustraire.

 

Plusieurs fois, elle avait aperçu Henri se promener, et n'avait pu résister au désir de se trouver un jour sur ses pas. La vue de Fleurette plus belle encore de sa tristesse et de sa pâleur, réveilla dans le cœur du jeune prince un tendre sentiment. Il se rendit, le lendemain matin, à son humble logement, et lui donna rendez-vous à la fontaine: « J'y serai à huit heures.», répondit la paysanne sans lever les yeux de son ouvrage. Henri s'éloigna aussitôt; il attendit, avec amour, l'heure qui devait la lui rendre. Elle sonne; il sort du château par une porte dérobée. Il arrive à la fontaine; Fleurette ne paraît pas; le moindre bruit des feuilles fait tressaillir son cœur; il va, vient, s'arrête..., approche de la fontaine; une petite baguette est plantée sur l'endroit même où il s'est tant de fois assis près de Fleurette. C'est une flèche; il la reconnaît; la rose fanée y tient encore; un papier est installé à la pointe; il le prend, cherche à le lire, mais le jour s'est éteint... Palpitant, inquiet,troublé, il revint au château, ouvre le fatal billet, et lit ces mots: «Je vous ai dit que vous me trouveriez à la fontaine; peut-être avez-vous passé près de moi sans me voir; retournez-y et cherchez mieux... Vous ne m'aimiez plus... Il fallait bien... Mon Dieu! Pardonnez-moi!...»

 

Henri a deviné le sens de ces paroles; le palais retentit de ses cris. On accourt; des valets, munis de flambeaux, le suivent. Le corps de l'aimable enfant fut retiré du fond du bassin où s'épanchaient les eaux de la fontaine, et déposé entre les deux arbres, autrefois témoins de leurs émois. Les regrets déchirants ainsi que la douleur de Henri ne peuvent qu'honorer la mémoire de Fleurette.

 

Par une heureuse compensation, la galanterie a pris le joli prénom sous ses auspices et s'est chargée de perpétuer un doux souvenir, chaque fois que l'on tente de...